Xavier Cousquer, co-directeur d’EL PAcCTO : « Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts »

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Amériques
Une coopération judiciaire plus systématique et plus directe est, aujourd’hui, la seule façon de lutter efficacement contre la criminalité transnationale organisée, explique dans une tribune Xavier Cousquer, co-directeur d’EL PAcCTO.

Le premier réflexe de l’être humain est de se protéger. Des siècles durant, les humains ont érigé des murs en pensant qu’il s’agissait de la meilleure façon d’assurer leur sécurité. Quand Isaac Newton prononce la célèbre phrase qui titre cet article, au début du XVIIIème siècle, la frontière est un élément constitutif fondamental des Etats-nations naissants et une façon pour les gouvernants d’asseoir leur pouvoir et leur domination sur leur territoire. Il est couramment admis qu’à cette époque, le peuple cède sa liberté pour la protection que lui apporte l’Etat. Toutefois, dans un monde non encore globalisé, qu’est-ce qui conduit l’une des principales figures du siècle des Lumières à prononcer cette phrase ? Quelle résonnance a-t-elle aujourd’hui ?

Depuis lors, le monde s’est ouvert, interconnecté, globalisé dans des proportions que peu de penseurs des siècles passés auraient pu imaginer, et ce fut un processus extrêmement rapide. Pour tous les Etats et gouvernements du monde, savoir comment s’adapter à l’évolution de certaines réalités constitue un défi immense. L’évolution des traditions, des différentes formes de conservatisme qui existent, plus ou moins intensément, de par le monde et, surtout, des mentalités est une tâche difficile.

Dans tous les cas, la réalité de ce début de XXIème siècle démontre que les murs ne nous protègent plus. Hauts, solides, prétendument infranchissables, penser aujourd’hui que les frontières sont hermétiques est une illusion. Elles le sont peut-être pour d’honnêtes citoyens qui se voient affectés par ces barrières, mais elles sont une chimère pour les groupes du crime organisé qui, depuis longtemps, ont appris à faire fi des obstacles, même les plus sophistiqués. Le développement des nouvelles technologies qui permettent de faire transiter, en une seconde, de l’argent plusieurs fois autour du monde, l’augmentation considérable des mouvements de personnes et de marchandises rend, aujourd’hui, le concept de frontière tout à fait relatif. Et nous continuons à regarder les murs alors qu’ils se lézardent ?

Bien évidemment, construire des murs, dans une logique de protection, constitue toujours ce réflexe naturel pour les humains, tel n’est pas le cas pour les ponts. Sans doute, cette réalité explique que, depuis plusieurs années, le crime transnational organisé progresse et que nous soyons à la peine, sans espoir de pouvoir refaire notre retard. Les groupes organisés profitent de nos failles et de notre incapacité à construire ces ponts, alors même qu’ils ont édifié les leurs depuis longtemps.

Les pays de l’Union européenne, dans le cadre du processus de création d’un espace commun mais aussi parce qu’ils ont pris en compte cette réalité, ont décidé il y a une vingtaine d’année d’effacer en grande partie leur frontières. En contrepartie, ils ont identifié l’absolue nécessité de construire des mécanismes nouveaux de collaboration afin d’affronter les défis d’un espace ouvert, en particulier pour ce qui concerne le crime organisé. En créant des structures permanentes de coopération policière et judiciaire – EUROPOL et EUROJUST – en mettant en œuvre de nouvelles modalités de travail, tel le mandat d’arrêt européen, ils ont établi des ponts et adaptent peu à peu la Justice aux réalités du XXIème siècle. Ce modèle est-il parfait ? Non, il reste encore beaucoup à accomplir. Peut-il servir de référence pour d’autres régions du monde ? Au sein du Programme EL PAcCTO, nous y croyons dur comme fer.

L’Amérique latine est aujourd’hui confrontée à une réalité particulièrement complexe : le crime organisé y fleurit et, peut-être, y subsiste-t-il la croyance que les murs, les réponses nationales, le repli sur soi sont les meilleures façons d’y répondre ; tel n’est pas le cas. Bien au contraire, nous avons besoin de plus de dialogue, de contacts, d’échange d’informations, de façon plus systématique et surtout plus rapide si nous souhaitons combler le retard accumulé. Nous avons besoin de ces ponts, entre acteurs de la lutte contre la criminalité, entre institutions, entre pays, qui aujourd’hui font cruellement défaut. Aucune alternative n’existe, aucune modalité plus efficace pour lutter contre la criminalité transnationale organisée n’a été identifiée, la coopération est le seul et unique moyen.

C’est pour cela que le programme EL PAcCTO existe, parce que nous savons que, collectivement, nous sommes plus forts et que nous pouvons parvenir à changer cette réalité. Arrêtons de regarder, impuissants, nos murs qui se fissurent et nous conduisent à l’échec. Commençons dès à présent à construire, ensemble, les ponts qui sont indispensables pour garantir un futur plus sûr et stable pour nos concitoyens et les générations futures.   

 

Couvrant la chaîne pénale dans son ensemble, EL PAcCTO vise principalement à lutter contre le crime transnational organisé et à renforcer les institutions chargées de garantir la sécurité des citoyens dans 18 pays d’Amérique latine. Il est financé par la Commission européenne et mis en œuvre par Expertise France et la FIIAPP, avec l’appui de IILA et de Camões.

 

En savoir plus sur EL PAcCTO : www.elpaccto.eu

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