« Promouvoir un nouveau modèle de gestion des déchets plastiques au Vietnam, intégrant le concept d’économie circulaire »

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Vietnam
Financé par l’Union européenne, le projet régional « Rethinking Plastics – Circular economy solutions to marine litter » appuie cinq pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est dans la réduction de leurs déchets plastiques et marins. Expertise France est chargée de la mise en œuvre au Vietnam, tandis que la GIZ en est responsable en Chine, en Indonésie, aux Philippines et en Thaïlande. Entretien avec Fanny Quertamp, coordinatrice nationale pour le Vietnam.

En 2017, l’Asie représentait 50 % de la production mondiale de plastique. Quels impacts cela a-t-il sur les océans ?

Fanny Quertamp – Les pays avec lesquels nous travaillons dans le cadre du projet Rethinking Plastics sont des pays à revenu intermédiaire, où la croissance économique est rapide (près de 7 % au Vietnam en 2019). Ces pays sont donc des pôles à la fois de production de plastiques et de génération de déchets, notamment plastiques. Dès lors, les impacts sur l’environnement sont majeurs : une très faible partie de ces déchets plastiques peut être collectée, transportée et traitée avec des technologies assurant le respect de l’environnement. En milieu urbain, une partie de déchets valorisables est collectée et partiellement recyclée via le secteur informel, mais les plastiques à usage unique sont directement rejetés dans l’environnement[1].

On constate, en parallèle, une croissance de la population urbaine, l’émergence de classes moyennes aux habitudes de consommation nouvelles, générant de plus en plus de déchets plastiques (achats à distance, vente à emporter…). Les infrastructures et le système de gestion des déchets actuels ont du mal à répondre à cette croissance exponentielle. La plupart des déchets rejetés hors des domiciles ou sur le bord de la route finissent, très souvent, dans les canaux, les rivières, puis les océans – car il s’agit de pays avec des réseaux hydrographiques très denses. Il est donc important de réagir dès maintenant.

Les autorités vietnamiennes se sont-elles saisies du sujet ?

Fanny Quertamp – Au Vietnam, l’impact visuel de la pollution plastique est très fort, par exemple sur les plages : il y a donc une sensibilisation par l’image. Cela a pu contribuer à faire prendre conscience aux autorités que cette situation n’est pas viable en raison des impacts sur l’économie (le tourisme, par exemple), la biodiversité et la santé.

La prise de conscience est aussi régionale : en juin 2019, l’Asean a adopté la déclaration de Bangkok sur les déchets marins, qui identifie les défis et actions prioritaires à mettre en place au niveau de l’Asie du Sud-Est. Chaque État membre est ensuite responsable de la mise en place d’un plan d’action. Le Vietnam a approuvé le sien le 4 décembre 2019. Aujourd’hui, les autorités vietnamiennes identifient donc bien le problème du déchet, notamment à l’échelle des municipalités qui doivent trouver des solutions pour les collecter et les traiter. D’ici 2025, l’objectif est de réduire au minimum 50 % des débris plastiques marins ; de collecter 50 % du matériel de pêche perdus ou rejetés ; que 80 % des zones côtières touristiques n'utilisent pas de produits plastiques jetables et de sacs plastiques non biodégradables ; d’assurer au moins deux fois par an la collecte et le nettoyage des déchets plastiques sur les plages ; que 80 % des zones marines protégées n'aient plus de déchets plastiques.

Cependant, la réflexion n’est pas encore allée jusqu’à comment produire avec moins de plastique. Or, parler de la pollution plastique, c’est aussi une façon d’aborder une autre manière de consommer et, au-delà, de penser le déchet. C’est tout l’objet de l’économie circulaire, qui commence par la prévention et la réduction de la production plastique, sans se limiter à la gestion des déchets produits. C’est une vision que nous essayerons de porter auprès de nos interlocuteurs.
 

© Source : ADEME

Sur le sujet de la pollution plastique, quels sont les défis à relever au Vietnam ?

Fanny Quertamp – Le premier défi est scientifique : il faut avoir des données fiables sur la pollution plastique pour pouvoir mesurer les actions mises en place. On a du mal à avoir une connaissance précise des quantités et de la nature des déchets rejetés dans les océans. Les chiffres existants sont souvent des estimations. Comme ces sujets sont complexes, il faut définir des méthodologies standardisées et fiables pour identifier, quantifier et avoir une vision globale de la situation. Se pose aussi la question du financement de ces recherches sur le long terme et de comment elles peuvent aider à la mise en place de politiques environnementales efficaces.

Au-delà de cet enjeu, il existe quatre autres défis :

• Un défi juridique et technique : il est nécessaire de mettre en place des normes et des standards appropriés (aux échelles nationales et régionales) et de les faire respecter ;

• Le financement des infrastructures de gestion des déchets : les besoins sont croissants et cela nécessite des ressources financières importantes ;

• La coordination institutionnelle : la prise de décision sur les politiques environnementales et la gestion des déchets est aujourd’hui fragmentée entre de nombreux acteurs (entre ministères, entre le national et le local) ; 

• La sensibilisation des consommateurs : sans implication du citoyen au quotidien, les politiques publiques auront du mal à avoir un impact significatif. Il y a une certaine prise de conscience, avec des initiatives de nettoyage des plages, mais on reste sur des actions curatives, pas sur de la prévention.

Comment le projet « Rethinking Plastics » contribuera-t-il à répondre à ces problématiques ?

Fanny Quertamp – Nous proposons un écosystème d’actions cohérentes, qui vise à faire évoluer les modèles de gestion des déchets et, plus largement, les modèles économiques. Notre action au Vietnam – et dans les quatre autres pays partenaires – s’articule autour de cinq axes :

1) Un appui dans la définition de politiques publiques adaptées et à la transition vers une économie circulaire (évolution de la réglementation, études…) ;

2) La mise en place de filières à responsabilité étendue des producteurs (REP), dans une logique pollueur-payeur : nous y réfléchissons notamment dans le domaine de l’emballage plastique en lien avec CITEO, un organisme d’écoemballage français ;

3) La consommation et la production durables de plastiques, avec un focus sur la lutte contre les plastiques à usage unique et le développement de normes sur les plastiques recyclés (labellisation, certification…) ;

4) La gestion des déchets marins directement produits par les activités maritimes, ce pour quoi nous travaillerons avec les ports (pour améliorer la collecte des déchets générés par les bateaux et éviter leur décharge dans les océans) et avec les pêcheurs (pour qu’ils participent eux aussi à la collecte des déchets) ;

5) La mise en place de campagnes de sensibilisation à destination de différents publics (notamment les plus jeunes et les médias). 

Crédit photo : LE Thi Thao Trang. Quartier Thai Thinh- Arrondissement Dong Da, Hanoi (2017)
Crédit photo : LE Thi Thao Trang. Quartier Thai Thinh-Arrondissement Dong Da, Hanoi (2017)

Notre appui passe par de l’assistance technique mais aussi par une démonstration par l’action, avec la mise en place de projets pilotes portant des solutions innovantes et pouvant être répliquées à plus large échelle.

Nous sommes actuellement en phase de sélection des projets pilotes dans le domaine des filières REP (axe 2) et de la consommation et production durables de plastiques (axe 3). Sur la gestion des déchets marins (axe 4), nous travaillons directement avec le ministère des Transports et de Vina Marine, l’administration maritime vietnamienne. Ils ont identifié le port de Cat Lai, à Ho Chi Minh-Ville, comme port pilote, car celui-ci est déjà dans une stratégie de développement durable. En matière de pêche, nous allons travailler avec l’Association des pêcheurs, qui est présente dans toutes les provinces maritimes du Vietnam : cela favorisera l’extension du projet pilote à l’ensemble des ports par la suite.

Quel est l’intérêt d’une approche à l’échelle de la région ?

Fanny Quertamp – L’approche régionale est intéressante car cela permet de faire émerger des problématiques communes, nos axes d’intervention étant les mêmes dans les cinq pays partenaires. Pour favoriser ces échanges, nous disposons d’une équipe régionale d’experts sectoriels – sur les ports, la gestion des déchets… – qui interviennent dans chaque pays partenaire du projet. Ils font le lien avec chaque coordinateur national et participent à la diffusion des bonnes pratiques identifiées ailleurs.

Fortement mobilisée dans la lutte contre les plastiques, l’Europe pourra apporter son expérience. Par exemple, la diversité des filières REP dans les pays de l’Union européenne peut servir d’inspiration pour le Vietnam.

Mais l’objectif est aussi de ne pas se limiter à l’expérience des pays européens : comme les contextes socio-économiques sont proches, les pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est peuvent se nourrir l’un l’autre de leurs expériences. Par exemple, le projet pilote en cours de développement sur le secteur de la pêche est directement inspiré d’initiatives mises en place en Thaïlande. De même, sur les filières REP, il est important de prendre en considération le secteur informel, qui joue un rôle important au Vietnam dans la collecte, la récupération et le recyclage des déchets valorisables, dont le plastique. L’enjeu est de définir comment les intégrer à ce processus dans des conditions socio-économiques et environnementales satisfaisantes. A ce titre, l’expérience de l’Indonésie est très intéressante et pourra être mobilisée.

 

En savoir plus sur le projet

 

Géographe, Fanny Quertamp travaille au Vietnam depuis 1996, associée à différents projets de coopération scientifique et technique. Titulaire d’un doctorat portant sur les espaces périurbains de Hanoi (2003), elle a participé à plusieurs projets de recherche entre le CNRS, l’IRD et l’Académie des Sciences du Vietnam (1996-2001). Ses travaux se sont ensuite orientés vers les thèmes de la planification urbaine et des services urbains. Depuis 2006, elle s’est spécialisée sur les questions urbaines à l’échelle du Vietnam et de la région sud-est asiatique.

 

En savoir plus

• Akenji, L., Bengtsson, M., Kato, M., Hengesbaugh, M., Hotta, Y., Aoki-Suzuki, C., Gamaralalage, P.J.D. & Liu, C. (2019), Circular Economy and Plastics: A Gap-Analysis in ASEAN Member States. Brussels: European Commission Directorate General for Environment and Directorate General for International Cooperation and Development, Jakarta: Association of Southeast Asian Nations (ASEAN)

• Le Dai Thang, 2019. Overview of Marine Plastic Debris in Vietnam in Relation to International Context. FIG Working Week 2019, Geospatial information for a smarter life and environmental resilience Hanoi, Vietnam, April 22–26, 2019, 10p

• Decision No. 491/QD-TTg dated 7 May 2018 of the Prime Minister approving the adjustment of the National Strategy on Integrated Solid Waste Management to 2025, with a vision to 2050

Decision No.1746/QĐ-TTG, dated 4 December 2019 of the Prime Minister promulgating the national action plan for marine plastic waste management to 2030

• Ministry of Natural Resources and Environment of Vietnam (May 2018), Report on domestic solid waste management.

 


[1] Selon certaines organisations internationales, les sacs plastiques représentent une grande partie des déchets plastiques au Vietnam car ils sont fournis gratuitement par les commerces, avec une utilisation moyenne de 35 sacs par semaine et par ménage. Chaque jour, des dizaines de millions de sacs plastiques sont utilisés et rejetés dans l’environnement, mais seulement 27 % d’entre eux sont collectés, traités et recyclés.

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