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« Les violences basées sur le genre en ligne sont un problème de plus en plus grave en Palestine »
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Les violences basées sur le genre facilitées par la technologie aggravent les abus, tant en ligne que dans la vie réelle. Dans ce contexte, Expertise France soutient un projet d'une durée de onze mois mené par l'ONG Ibtikar à Bethléem et à Hébron, visant à renforcer la culture numérique et la sécurité en ligne. À ce jour, 40 ateliers ont permis de former près de 200 participants, principalement des femmes, en leur fournissant des outils pour se protéger, un accompagnement juridique et une application aidée par l'IA pour signaler les abus.
Les violences basées sur le genre facilitées par la technologie (VBGFT) ont des conséquences alarmantes dans le monde réel. Les outils numériques servent souvent à amplifier les violences et l'exploitation sexuelles. Dans le cadre de l'initiative « Laboratoire des droits des femmes en ligne », lancée par le ministère français de l'Europe et des Affaires étrangères, Expertise France soutient l'ONG Ibtikar dans sa lutte contre ces phénomènes par le biais de la sensibilisation, de l'éducation et de l'innovation numérique à Bethléem et à Hébron. Sur une durée de onze mois, le projet permettra d'améliorer la culture numérique et de favoriser des pratiques plus sûres sur Internet. À ce jour, l'association a déjà organisé 40 ateliers qui ont réuni près de 200 participants (dont 80 % de femmes), leur donnant ainsi les moyens de s'orienter et de se protéger dans les espaces numériques. Cette initiative comprend également le partage de connaissances, une assistance juridique et le développement d'une application aidée par l'intelligence artificielle, conçue pour détecter et signaler les abus en ligne.
Sulaima Ramadan, entrepreneuse sociale palestinienne et PDG d'Ibtikar for Empowerment and Social Entrepreneurship, travaille aux côtés de ces femmes pour renforcer leur cyber-résilience dans un contexte marqué par l'instabilité sociale et politique.
En tant que PDG et fondatrice d'Ibtikar, pourriez-vous nous raconter l'histoire de votre organisation et nous présenter la philosophie qui guide son action en faveur du renforcement de la résilience au sein des communautés ?
Sulaima Ramadan déclare : « L'organisation Ibtikar for Empowerment and Social Entrepreneurship a été fondée à Bethléem à partir d'un constat très simple : dans de nombreuses communautés palestiniennes, en particulier dans les zones les moins bien desservies, les femmes et les jeunes font preuve d’une créativité, de compétences et d’une détermination immenses, mais ils manquent souvent d'opportunités, de réseaux et de systèmes de soutien nécessaires pour transformer leurs idées en moyens de subsistance durables et créer ainsi des synergies au sein de leurs communautés.
Dans le même temps, de nombreuses petites initiatives sociales et autres projets communautaires en Palestine peinent à trouver des structures qui comprennent et soutiennent véritablement l'entrepreneuriat social ; des initiatives qui allient impact social et viabilité économique. Cette lacune a mis en évidence la nécessité de disposer d'un espace capable de faire émerger des idées, d'accompagner les initiatives naissantes et d'aider les communautés à transformer leur créativité et leur résilience en opportunités concrètes. Ibtikar a été créé pour répondre à ce besoin.
Aujourd'hui, Ibtikar intervient principalement dans le sud de la Cisjordanie, notamment à Bethléem, à Hébron et dans les communautés environnantes. Notre mission est d'accompagner les femmes, les jeunes, les petits entrepreneurs, les réfugiés et d'autres groupes marginalisés en leur proposant des formations, un accompagnement et des chances concrètes de mettre leurs compétences au service de véritables parcours socio-économiques.
Au fil des ans, nous avons constitué une communauté grandissante composée de centaines de femmes et de jeunes qui développent des micro-entreprises, des initiatives artisanales, des produits culturels et des projets sociaux malgré des conditions politiques et économiques très difficiles. Pour nous, la résilience n'est pas un concept abstrait. C'est la capacité dont font preuve les gens au quotidien de continuer à créer, à travailler et à se soutenir mutuellement, même dans des conditions très difficiles.
Chez Ibtikar, nous ne considérons pas les bénéficiaires comme de simples destinataires d'une aide. Notre objectif est de créer une communauté où les participants évoluent ensemble, partagent leurs expériences et se soutiennent mutuellement. En ce sens, Ibtikar n'est pas seulement une organisation, mais aussi un espace d'apprentissage collectif, de solidarité et de créativité ».
Près de quatre femmes sur dix ont été victimes de violences en ligne. Dans le contexte palestinien, comment cette question se manifeste-t-elle et comment les réalités politiques et sociales influencent-elles l'expérience des femmes sur internet ?
Sulaima Ramadan explique : « La violence sexiste en ligne constitue un problème de plus en plus grave en Palestine, en particulier pour les jeunes femmes et celles qui occupent une place visible dans la vie publique, l'entrepreneuriat, les médias ou le militantisme.
Les femmes qui expriment leurs opinions en ligne, gèrent des entreprises sur les réseaux sociaux ou participent à des débats publics sont souvent victimes de harcèlement, d'intimidation, de menaces et de tentatives visant à les humilier ou à les réduire au silence. Dans certains cas, cela inclut l'utilisation abusive de photos personnelles, le chantage, des campagnes de harcèlement organisées ou la diffusion de contenus diffamatoires.
Dans le contexte palestinien, ces défis s'inscrivent dans une réalité politique et sociale plus large, marquée par une occupation militaire prolongée, des restrictions à la liberté de circulation et une instabilité récurrente. La mobilité et les opportunités économiques étant fortement limitées, les espaces numériques sont devenus des lieux incontournables pour les Palestiniens, qui s'en servent pour communiquer, défendre leurs idées et accéder aux marchés.
Parallèlement, les organisations de la société civile palestinienne ont à plusieurs reprises fait part de leurs inquiétudes concernant la restriction ou la suppression de contenus palestiniens sur les réseaux sociaux. Dans certains cas, s'exprimer en ligne peut également comporter de graves risques personnels, comme en témoignent les Palestiniens qui ont dû faire face à des poursuites judiciaires ou à des arrestations liées à leur activité numérique ou à leurs opinions politiques exprimées en ligne. Cela crée un climat dans lequel de nombreuses personnes, en particulier les femmes, qui subissent déjà des pressions sociales, peuvent ressentir une crainte ou une réticence supplémentaires lorsqu'elles s'expriment publiquement dans les espaces numériques.
Les plateformes numériques représentent donc à la fois une opportunité et un risque. Elles permettent aux femmes palestiniennes, en particulier aux petites entrepreneuses, d'accéder à des opportunités économiques et d'atteindre des clients via les réseaux sociaux, tout en les exposant à des actes de harcèlement, d'intimidation et à des formes de violence en ligne qui ne sont toujours pas suffisamment prises en compte.
De nombreuses femmes victimes de harcèlement en ligne choisissent de ne pas le signaler par crainte des répercussions sociales, par méconnaissance des mécanismes de signalement ou parce qu'elles pensent généralement qu'il n'y a pas grand-chose à faire. Ce silence peut renforcer les cycles d'intimidation et d'exclusion de la participation numérique et économique. Dans un tel contexte, garantir que les femmes puissent participer en toute sécurité aux espaces numériques n'est pas seulement une question de sécurité en ligne, mais aussi de protection de leur voix, de leur autonomie et de leur présence dans la vie publique ».
Au sein du Laboratoire pour les droits des femmes, qui se consacre à la violence basée sur le genre facilitée par les technologies, quel rôle joue Ibtikar en Palestine ?
Sulaima Ramadan expose : « Dans le cadre du Laboratoire pour les droits des femmes en ligne, soutenu par Expertise France, Ibtikar contribue à renforcer la cyber-résilience des femmes et des filles en Palestine, en particulier dans le sud de la Cisjordanie.
Notre travail vise à donner aux femmes les connaissances, les outils et la confiance nécessaires pour évoluer en toute sécurité dans les espaces numériques. Nous organisons des sessions de formation sur la culture numérique et la sécurité en ligne qui aident les participants à mieux comprendre les risques liés à Internet, à protéger leurs données personnelles, à gérer leurs paramètres de confidentialité et à reconnaître les différentes formes de harcèlement et de manipulation en ligne.
Un autre aspect important de notre travail consiste à sensibiliser le public à leurs droits et aux mécanismes de signalement existants. Beaucoup de femmes ignorent qu'il est possible de signaler certaines formes de harcèlement en ligne. Dans le cadre de nos activités, nous mettons les participants en relation avec les structures locales compétentes, notamment l'Unité de lutte contre la cybercriminalité de l'Autorité palestinienne, afin qu'ils puissent mieux comprendre les options qui s'offrent à eux.
En parallèle, nous créons des espaces de dialogue sécurisés où les femmes peuvent parler ouvertement de leurs expériences en matière de harcèlement en ligne, échanger des stratégies de protection et briser le silence qui entoure souvent la violence basée sur le genre facilitée par les technologies.
Enfin, une partie de notre travail consiste également à développer et à explorer des outils technologiques et des plateformes numériques susceptibles de faciliter le signalement, la documentation et la sensibilisation à la violence en ligne.
À travers ce travail, nous souhaitons veiller à ce que les femmes palestiniennes ne soient pas écartées des espaces numériques par l'intimidation ou la violence, mais qu'elles disposent au contraire des connaissances, des outils et du soutien communautaire nécessaires pour y évoluer en toute sécurité ».
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